Les Murmures d'Ys T1, chapitre 2 :

La bête aux yeux rouges

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Killian progressa dans la nuit sans flamme. Il voulait surtout rester discret. Les hommes rendaient des sentences réelles pour châtier les prétendus sorciers. De toutes les créatures du monde, ils constituaient bien la pire menace.

Aux abords des habitations, il redoubla de vigilance. Il craignait les aboiements d’un chien, un obstacle imprévu. Pressant l’allure, il marcha au milieu de la voie.

Après la sortie du village, sa tension s’apaisa. L’astre nocturne illuminait la piste. De part et d’autre, les prés s’habillaient d’un voile lactescent.

Le couvert d’une haie le força à ralentir. Il avança à pas prudents dans cette zone noire, puis dans les suivantes. Il n’avait pas envie de se blesser une cheville dans une ornière.

Enfin, après une marche longue, il reconnut la parcelle du vicomte.

« Je touche au but ! »

La forêt projetait son ombre sur les sillons. Il se dirigea droit vers le fond pour compter quatre traits.

Soudain, ses yeux perçurent un mouvement. Il s’immobilisa. La chose bougea encore ; d’instinct, Killian se baissa. Il chercha un buisson, une cachette. Le champ dénudé ne lui offrit aucune retraite. Son esprit bouillonna.

« Bon sang ! Quelqu’un m’a devancé ! »

Plaqué à terre, il réfléchit. Personne ne labourait à proximité lors de sa découverte. Qui donc avait pu le voir ? Comment ? À moins que Tresmor n’ait deviné son mensonge ?

Un bruit de grattement lui parvint. L’individu creusait vite, à un rythme saccadé. De toute évidence, il déterrait l’écrin de bronze.

Killian se mordit les lèvres.

« Pourquoi n’ai-je pas pris mon couteau ? »

Sans arme, il se retrouvait en position d’infériorité. Unique point positif : le brigand semblait ne pas l’avoir remarqué.

Il releva la tête. Le pillard travaillait-il à quatre pattes ? Sa manière de creuser l’intriguait. En rampant, il s’avança. Si le voleur ignorait sa présence, il pouvait jouer sur l’effet de surprise. Il devait fondre sur son dos au moment propice, s’emparer de la boîte et détaler.

L’attrait du gain renforça sa détermination.

« Peu importe si j’échoue. Je ne laisse pas filer ma chance. »

Il s’approcha encore. Sa vue s’habituait aux ténèbres. Les contours de son ennemi lui apparurent. Les oreilles en pointe, la queue touffue, un animal fouillait le sillon.

Killian bondit sur ses pieds.

— Un renard ! Un simple renard !

Soulagé, il ramassa une poignée de terre, la lança contre son dos.

— Allez, mon gros ! Va jouer ailleurs !

La bête grogna. Elle marqua un temps d’arrêt… Sans se retourner, elle reprit son activité.

Il haussa le ton.

— Je t’ai dit de déguerpir !

Le goupil l’ignora. Ses griffes heurtaient la boîte avec des raclements métalliques. Avait-il flairé de la nourriture ? Pourquoi ne s’enfuyait-il pas ?

Le garçon frappa dans ses mains. Une chouette s’échappa d’un arbre. Indifférent, l’animal continua. Son trou s’ouvrait sur plus d’une coudée de diamètre1. Intelligent, sûr de lui, il paraissait agir à dessein. Pire : il méprisait son adversaire.

Killian sentit un frisson descendre dans son dos. Les mots de Brigitte s’invitèrent dans son esprit.

 

« La nuit appartient aux anaons et aux korrigans. Malheur à tous les impudents ! »

 

Ses dents grincèrent. Il courut à la clairière, brisa une branche basse à coups de pied. Prêt à frapper, il revint, le bâton levé au-dessus de sa tête.

— Recule ! Ce trésor est à moi !

L’autre ne broncha pas ; il abattit sa canne. L’animal roula, retourna à sa tâche. Son comportement absurde sonnait comme un défi. Killian trembla de fureur.

— Qui t’a dressé ? Tu es censé être quoi ? une créature de la nuit ? Ton maître t’envoie pour effrayer les simplets ?

Les mains serrées sur son gourdin, il scruta la forêt.

— Montrez-vous ! Êtes-vous lâche au point de me craindre ? À moins que vous ne soyez un enfant vous-même, ou un vieillard sans force ? Votre chose ne m’empêchera pas de prendre ce que j’ai trouvé le premier !

À nouveau, le bâton fendit l’air. Le renard esquiva, fit volte-face. Ses yeux flamboyèrent dans le noir. La pupille verticale barrait un iris rouge sang. Ses babines se retroussèrent sur des crocs luisants. Entre ses mâchoires, des mots rauques, effroyables se formèrent.

— Arrête. Si tu me frappes encore, tu le paieras au centuple.

Killian se pétrifia. Sa canne lui échappa. Choqué, il considéra la bête.

« C’est impossible. Ce n’est pas vrai. »

Abasourdi, il observa la créature reprendre son œuvre. Comment avait-il pu rire des superstitions des villageois ? Se moquer de leur peur de la nuit ? Une chose inexplicable subtilisait sa trouvaille. Lui, l’humain indésirable, pouvait seulement contempler et se taire.

Cette impuissance, cette ignorance, il refusa de les admettre.

Le goupil fouissait sans méfiance. Un objet droit glissa contre son ventre. Il réalisa le danger, trop tard ; d’un coup, le bâton le repoussa.

Killian rafla le coffret. L’animal fit claquer ses mâchoires dans le vide.

— Reviens ! Ce trésor est à moi !

Le paysan s’enfuit. D’autres appels résonnèrent ; il les ignora. Il devait regagner son village. Là-bas, entre les hommes et les chiens, la bête n’oserait pas le poursuivre.

— Reviens, je te dis !

Exaspérée, la créature s’élança. Killian accéléra. Malgré ses efforts, il sentit la chose le rattraper. D’un bond prodigieux, elle lui barra la route.

— Par Ana2 ! Tu comprends quand on te parle ?

— Je n’écoute pas les illusions.

— Une illusion ? Il me semble pourtant que je suis bien présente. Les renards ne t’inspirent pas ? Tu préfères peut-être traiter avec une bête plus épaisse, plus ventrue ?

Des spasmes soulevèrent sa toison. Son corps grandit, doubla, quadrupla de volume. La tête s’arrondit, dessina un museau long et de petites oreilles. Des griffes menaçantes poussèrent au bout de ses pattes énormes.

Le souffle coupé, Killian recula.

— Un ours !

— Exact. Maintenant, donne-moi ce que tu tiens là.

Il se crispa. Contre lui, le coffret lui rappelait le but de sa sortie. La fatigue troublait-elle ses sens ? L’un de ses frères avait-il versé dans la gamelle des champignons des bouses ? Puisqu’il fallait dialoguer avec un mirage, il choisit de gagner du temps.

— Qu’y a-t-il dedans ? De l’or ? Des bijoux ?

L’ours éclata de rire.

— Tu risques ta vie sans le savoir ? Cet objet est la propriété de mon peuple. Toi, l’humain aux mains crasseuses, tu n’es pas digne de le toucher.

— Sale bête…

— Dis donc !

L’animal disparut. À sa place, pas plus haute qu’un avant-bras, une minuscule jeune fille brandit un poing rageur.

— On ne t’a jamais appris à parler poliment aux dames ?

Stupéfait, Killian la dévisagea. Il cligna des yeux : elle se tenait toujours là. Ses prunelles rouges brillaient au milieu d’un petit visage brunâtre. Ses cheveux tombaient jusqu’à ses genoux. De longues oreilles pointues émergeaient de leur masse. Elle portait une robe courte composée de plusieurs morceaux d’étoffes. Dans la lumière de la lune, Killian ne distinguait pas les couleurs. Néanmoins, il comprit aussitôt à qui il était censé avoir affaire.

— Tu es… une korrigane ?

— Sans rire ? Tu vis dans une grotte ou quoi ?

— Les korrigans sont des personnages fictifs.

— J’aime ta façon de me respecter. Suis-je la première de mon espèce que tu croises ? Tu n’as jamais aperçu le moindre poulpiquet auparavant, alors tu es vexé ? Tu boudes ?

Les traits du garçon se contractèrent.

— Si mon peuple fuit les grands bipèdes comme toi, poursuivit-elle, dis-toi bien qu’il y a une raison. Les humains sont sots, malintentionnés, arrogants. De toute évidence, tu ne fais pas exception à cette règle. Abrégeons cette conversation et chacun repartira chez lui content.

Son doigt miniature réclama le coffret. Killian refusa de céder.

— Pourquoi tiens-tu tant à le récupérer ? Les korrigans possèdent soi-disant mille richesses ! Que peut bien avoir cette boîte de si particulier ?

— Une valeur immatérielle. L’Ancienne de mon village l’a entrevue cette nuit en rêve. Selon ses dires, elle renferme un moyen de retrouver ma sœur, enlevée par de terribles spectres ! Enora est ma seule famille, vois-tu. C’est pourquoi même si je dois t’affronter, je t’arracherai cette malle coûte que coûte.

Elle se remit en position de combat. Killian songea à l’ours redoutable. Face à une telle montagne de muscles, de crocs et de griffes, il n’avait aucune chance de gagner. Les mots graves de son adversaire sonnaient vrai.

— Ouvrons-la ensemble, proposa-t-il. Si elle contient ce que tu cherches, tu l’emporteras. S’il s’agit d’or, je la garderai.

— Les humains mentent à tout bout de champ. Quelle garantie m’offres-tu ?

— Tu peux me déchirer d’un coup de patte. Tu me surpasses aussi à la course. Dans ces conditions, je me vois mal jouer au plus malin.

Il lui tendit une main. Après réflexion, elle lui secoua l’index.

— J’accepte parce que j’ai confiance en ma force. Je serais folle de croire en la nature humaine ! À présent, dépêche-toi de déverrouiller cette caisse.

Il posa l’écrin sur le sol, tira le loqueteau. Sous son impulsion, le couvercle se souleva. Le moment s’empreignit de solennité. La korrigane retint son souffle.

Un rayon de lune frappa l’intérieur. Couché sur un coussin sombre, un objet à la forme familière se découpait. Killian l’amena à la lumière du ciel.

— Une clé ?

Des ornements fins agrémentaient son anneau. Au centre du cercle évidé, un motif aux lignes souples évoquait un arbre avec ses branches, son tronc, ses racines. Les côtés droit et gauche respectaient une symétrie parfaite. À si petite échelle, la précision du travail s’avérait stupéfiante. Ses reflets brillants suggéraient un alliage précieux.

La korrigane la lui arracha des mains.

— C’est tout ? Tu te fiches de moi ?! Dis-moi qu’il y a autre chose au fond de ce coffre !

Il retira le coussin. La boîte ne contenait rien de plus. La créature trépigna.

— Je pensais tenir une piste sérieuse, la première depuis six lunes… Et voilà que j’obtiens une clé stupide dont j’ignore l’utilité ! Je traque de faux indices pendant que ma sœur se meurt. Je ne supporte plus de perdre mon temps !

Rageuse, elle la jeta au loin. Killian protesta.

— Hé !

— Tu peux la prendre. Elle est en or. C’est ce que tu voulais, non ? Tout est fini pour moi.

Elle se cacha le visage. Killian courut ramasser l’objet. Il contempla sa forme pure, son art magnifique. Derrière lui, la korrigane sanglotait. Devait-il partir, ou rester ? Sa détresse le déconcertait.

« Je ne peux pas la laisser. »

Elle avisa son indécision.

— Rentre chez toi. J’aimerais pleurer en paix, si cela ne te dérange pas.

— Justement, ça m’embarrasse. Je n’ai pas l’habitude de voir des korrigans, et encore moins des korrigans en larmes. Le problème, c’est que je ne sais pas comment t’aider.

Elle s’essuya les joues.

— Seul un devin ou un grand sage pourrait me conseiller. Tu ne ressembles à rien de cela.

Il réfléchit. Ses propres lacunes ne l’empêchaient pas de connaître des gens. L’image de Brigitte lui vint à l’esprit. La veuve racontait des histoires, mais elle n’élevait pas ses contes au rang de science… Il chercha une personne encore plus fantasque, un pseudo érudit réputé auprès de son voisinage.

— J’ai trouvé : l’ermite de la forêt ! Ce vieillard prétend vivre au contact des forces occultes. Je l’ai toujours pris pour un illuminé, mais qui sait ? Si l’on inverse l’échelle de la raison, il fait figure de savant. J’essaierai de me libérer demain. Nous irons lui rendre visite ensemble, si tu veux.

Surprise, la créature le considéra. Sa proposition la touchait. Sa sympathie subite lui inspirait aussi de la gêne.

— Nous nous sommes battus tout à l’heure. Pourquoi m’aiderais-tu ?

— Ça a l’air amusant. Comment tu t’appelles ? Moi, c’est Killian.

— Et moi, Yuna.

— Enchanté, Yuna. Je suis ravi de te connaître.

 

Le lendemain, il se réveilla les yeux cernés. Ses frères dormaient à sa droite. Les poutres de la chaumière se dressaient à leur place habituelle. Dans son esprit nébuleux, les péripéties de la veille paraissaient irréelles.

Il glissa une main dans sa poche. Le contact froid de la clé lui rappela l’incroyable vérité. Décrassé à la hâte, le coffret en bronze reposait sous le caisson du lit. Comment réagiraient ses parents, ses cadets et sa sœur lorsqu’il leur montrerait ses trouvailles ?

Il attela le bœuf. Mille questions se pressaient dans sa tête. Il pensait avoir cerné l’ordre, la marche des choses. Il s’était forgé une idée précise du fonctionnement du monde et s’efforçait même d’accepter son injustice, afin de continuer à vivre. S’était-il trompé en rejetant la possibilité d’une alternative ?

« Il existe une réalité cachée. Cependant, la korrigane et moi n’étions pas destinés à nous rencontrer. Nos univers cohabitent sur deux lignes séparées. »

Le mystère de la clé le préoccupait. Qu’ouvrait-elle ? Qui l’avait forgée ? Qu’était-il advenu de son propriétaire ?

Son corps accusait la fatigue. Quand son père, Gael et Lanig le rejoignirent, il bâillait sur son araire.

— Tu fais grise mine, s’inquiéta Denwall. Tu as mal dormi ?

— La veillée d’hier l’a impressionné, répondit Gael à sa place. Toute la nuit, il a frissonné en marmonnant « l’Ankou ! », « l’Ankou ! », « noooooon !!! ».

L’enfant éclata de rire. Un caillou heurta sa nuque. Avec un petit cri, il se retourna. Son jumeau dirigeait sa fronde droit sur lui.

— Désolé. Je visais une pie.

 

Toute la matinée, Denwall et son fils aîné se relayèrent au labour. Gael semait et refermait la terre derrière. Quand il ne jetait pas des pierres à son frère, Lanig chassait les oiseaux.

Killian remarqua une présence à l’orée du bois. Il songea d’abord à des moineaux. En observant mieux, il distingua des oreilles rousses à travers un buisson. Un renard guettait ses gestes avec un intérêt manifeste.

« C’est elle. »

Le regard rouge l’oppressait. Il se tourna vers son père.

— Dis… Je peux te poser une question ?

— Je t’écoute.

— Sais-tu où vit exactement l’ermite de la forêt ? Je souhaiterais lui parler.

Ébahi, Denwall sonda son visage. Depuis quand s’intéressait-il au moine solitaire ?

— Je croyais que tu le traitais de vieux fou ?

— C’est vrai, mais je l’ai peut-être jugé trop vite. J’aimerais devenir un adulte sage en me forgeant des opinions réfléchies. Rencontrer cet homme en personne pourrait m’y aider.

— Moi aussi, je veux y aller ! s’exclama Gael. Il me parlera de l’Ankou et des anaons. Je tiendrai Killian par la main pour qu’il ne soit pas trop terrifié !

Denwall soupira. L’aîné travaillait dur. Ses arguments le laissaient sceptique, mais sa fatigue justifiait une pause.

— Gael et Lanig, vous resterez avec moi. Killian, tu iras après le dîner3. L’ermitage se trouve au cœur du bois de l’ouest, au bord de la piste principale. Ne t’aventure pas sur les sentiers secondaires : cette forêt abrite une église en ruine et un cimetière dont il vaut mieux ne pas s’approcher.

— Pourquoi ?

— Ces lieux sont réputés hantés.

 

Killian s’éclipsa après le repas. Il regagna son hameau, puis coupa à travers champs. Un épagneul roux vint trottiner à ses côtés.

— Yuna ? C’est toi ?

« Voilà que je m’adresse à un chien, pensa-t-il. Surtout, j’attends qu’il me réponde. »

— Évidemment ! Qui veux-tu que ce soit ?

« Je deviens fou. »

Elle arborait une jolie tête, de petites oreilles tombantes. De longs poils couvraient son poitrail, sa queue et son ventre. Rien ne la distinguait d’un épagneul ordinaire.

Killian l’étudia d’un œil curieux.

— Tous les gens de ton peuple savent-ils se transformer ?

— Oui, mais je suis une experte dans ce domaine. En général, les miens aiment mieux changer les métaux.

Il tressaillit.

— Peuvent-ils fabriquer de l’or ?

— Bien sûr !

— Et toi ? Tu sais le faire ?!

— Non.

Dépité, il reporta son attention sur la route. Yuna se sentit piquée.

— L’or ne sert pas à grand-chose. Regarde ! Je fais des choses formidables ! Personne n’est aussi doué pour les transformations physiques.

Elle tira la langue en remuant la queue.

— Mouais…

— Les autres n’atteignent pas le tiers de ma précision ! Sauf Ogar, mais c’est un cas à part. La plupart des korrigans se changent juste en humains très âgés !

— Ah oui ? Pourquoi ça ?

— Les vieillards sont plus mystérieux. Ils font meilleure figure dans les histoires ! Et puis, cela demande moins d’efforts d’imiter un croulant ridé qu’une fille élancée au teint de neige !

Elle ricana. Devant eux, la forêt barrait l’horizon. Entre les troncs, la végétation s’enchevêtrait. Le manque de visibilité, le terrain accidenté rendaient l’endroit dangereux. Des loups pouvaient surgir à tout moment.

Killian avait entendu nombre d’anecdotes sur ces régions d’ombre. Selon son jugement, elles reflétaient l’angoisse des hommes face à une nature trop puissante. À la différence des prés horizontaux, les arbres sauvages définissaient ici l’espace sur un plan vertical. Ce changement de perspective contribuait à créer une sensation d’étouffement.

 

« Ces lieux sont réputés hantés. »

 

Une parole de Yuna lui revint en mémoire.

— Ta sœur a été enlevée par des spectres, c’est ça ?

— Oui.

— Des spectres d’humains ?

— Bien sûr. À ma connaissance, il n’y a que vos esprits détraqués pour produire des fantômes si malfaisants.

L’information le troubla. Où commençait, où finissait le monde occulte ? D’une façon ou d’une autre, son espèce en faisait-elle partie ? Plus grave encore : subsistait-il quelque chose des vivants après leur mort ?

Une tentation terrible l’étreignit.

 

« Ne t’aventure pas sur les sentiers secondaires. »

 

Yuna évoquait les revenants avec aversion et crainte. Ses mots l’incitaient à suivre le conseil de son père. Devait-il obéir à la croyance ? Éviter les chemins tortueux sous un prétexte surnaturel ? Même si cette recommandation visait à le préserver, il ne souhaitait pas se conformer à l’usage sans éclaircir son origine. Des spectres peuplaient-ils vraiment ce bois ? À quoi ressemblaient-ils ? Représentaient-ils un risque réel, et lequel ?

Depuis l’âge de raison, Killian niait l’existence des fantômes. S’il s’était trompé à propos des korrigans, il avait peut-être aussi commis une erreur concernant les anaons.

Quand la route se divisa, il s’arrêta. Yuna l’interrogea du regard. Il ne pouvait pas lui faire courir un danger pour une motivation égoïste. Il indiqua la direction correcte en s’engageant sur l’autre piste.

— Continue tout droit. Je te rejoindrai plus tard.

— Hein ? Où vas-tu ?

— Explorer des ruines. J’espère y trouver ma réponse.

— Quelle réponse ?

Il garda le silence. La créature pesta derrière lui. Peu importait sa colère ou les discours qu’elle aurait pu tenir. Il devait voir pour croire.

Killian s’enfonça sur le sentier à peine tracé, sans noter les silhouettes tordues des arbres et le décor de plus en plus sombre.

1 Quarante-cinq centimètres environ. La coudée représente la distance comprise entre le coude et l’extrémité du majeur, bras placé en équerre et main ouverte. 2 Déesse-mère celte. 3 Repas du milieu du jour. Celui du soir est le souper.

À suivre…

Chapitre 3

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