Les Murmures d'Ys T1, chapitre 1 :

Une étrange découverte

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Killian s’éveilla avant la fin de la nuit. Au cœur de la chaumière, dans le foyer, les braises somnolaient. Leur lumière orange formait des taches au milieu des ténèbres.

Il écouta la respiration des siens. À sa droite sur la paillasse, ses jeunes frères de neuf ans, Gael et Lanig, dormaient à poings fermés. Dans le lit voisin, la petite Anne disparaissait sous sa couverture. Même en temps de trouble, les enfants rêvaient. Killian trouvait à leur innocence un côté apaisant.

Sans bruit, il se leva. Il changea de chemise, enfila sa cotte. Autrefois, ses vêtements étaient blancs. À présent, un voile grisâtre, indélébile les ternissait. De multiples accrocs apparaissaient, recousus à gros points. Chaque cicatrice du tissu rappelait une déconvenue.

En laçant ses guêtres, il remarqua un trou dans ses braies, juste derrière le genou gauche. Un soupir lui échappa.

« Misère… Bientôt, je devrai travailler nu. »

Depuis trois longues années, les choses allaient de mal en pis. Les caprices du temps gâchaient les cultures. Le vicomte de Rohan et les religieux continuaient à prélever leurs impôts. Le cens et la taille avaient un taux fixe. La dîme et le champart, eux, variaient en fonction des récoltes. Ainsi, sur dix gerbes de blé, l’une d’elles partait entre les mains du seigneur ; une deuxième rejoignait le grenier des prêtres. Les céréales, les fruits, toutes les denrées consommables étaient soumises au même régime. Avant la fin de l’hiver, pour remplir leur gamelle, les vilains se retrouvaient obligés d’acheter de la nourriture vendue à prix d’or en raison de sa rareté. Ils avaient beau se démener, rien n’y faisait : une spirale les entraînait vers le dénuement.

Observateur trop conscient, Killian assistait à la déchéance de sa famille. Sa mère Soisig s’enfonçait dans la maladie. Son père Denwall avait dû se séparer de sa charrue et s’accommodait d’un vieil araire. La disparition progressive de leurs chèvres, des vaches, des cochons et de leurs objets n’avait pas suffi. L’année précédente, à la fin de l’été, ils n’avaient pas pu payer l’intégralité des taxes. En plus de cultiver leurs terres, ils s’épuisaient désormais sur celles du suzerain en guise de corvées. Le vicomte menait des campagnes de défrichement. Denwall s’était vu chargé de déboiser une parcelle à près d’une lieue1, à l’ouest du village. Après avoir abattu les arbres, débité les troncs et brûlé l’herbe, il devait labourer et semer. Quand Killian pensait à la sueur versée, son cœur saignait. À la saison prochaine, des épis d’orge apparaîtraient peut-être. Ils seraient forcés de les faucher, de les battre, mais ils n’obtiendraient pas un seul grain.

Il attrapa une pomme sur la table et sortit. Comme toutes les demeures des alentours, la maison familiale se constituait d’une grande charpente posée sur des soubassements en pierre. Le toit pentu faisait office de mur. Vu de dehors, le chaume descendait jusqu’au sol. Trois ouvertures se découpaient dans la structure. L’une des portes donnait sur la route, au sud. Les deux autres desservaient la cour de la ferme, au nord. À l’intérieur, l’habitation se divisait en deux parties distinctes. La première comportait un cellier, les couchages, quelques meubles et le foyer. Derrière la cloison bordant les lits des enfants, le second espace abritait un bœuf, ultime rescapé de son troupeau.

Killian regarda le ciel. Ses étoiles, sa couleur annonçaient l’aube. Il retourna dans la chaumière, mena l’animal hors de l’étable et l’attela à l’araire. Dans la pénombre, il prit la route. Il n’attendait jamais les cris du coq pour lui donner le départ.

Au village, comme partout ailleurs, les gens considéraient la pauvreté comme une épreuve divine. Ces difficultés étaient censées permettre aux âmes de se laver du péché originel. Les paysans offraient aux riches l’occasion de faire preuve de charité. Dans ce système, en théorie, tout le monde trouvait son compte. Dans la pratique, les indigents se ruaient à l’église pour implorer la clémence du ciel. Ils se racontaient aussi de belles histoires de coffres remplis de merveilles. Tous attendaient l’intervention d’une force supérieure en leur faveur, qu’elle fût d’ordre angélique, démoniaque ou féérique. Peu importait l’origine du miracle, du moment qu’il rapportât de l’or. Killian ne partageait guère ces espérances.

 

« Il n’y a ni trésor ni magie. À part nous-mêmes, personne ne nous aidera. »

 

Dans les contes populaires, la nuit appartenait aux individus douteux. Les gens convenables, eux, ne quittaient pas la protection de leurs murs avant la fin de l’ombre. Pourtant, seule la personne traversant le noir apercevait l’aurore dans toutes ses variations. Ces instants uniques, le jeune garçon les aimait plus que tout. Une blancheur souveraine surgissait, absorbait le paysage. La lumière pure faisait apparaître du bleu dans le ciel, du gris, des nuages. Peu à peu, la couleur des choses se redessinait.

Chaque matin promettait de l’inédit. Le crépuscule venait rappeler le mensonge de ces serments. À l’heure du bilan, nulle nouveauté, nulle surprise. Le disque rouge s’abattait avec la fatigue. De la tristesse émanait des lueurs du jour mourant.

Killian inspira. Sans se bercer d’illusions, il apprécia l’air frais. Un souffle s’engouffra dans ses cheveux bruns pour les hérisser en épis. Il n’avait que treize ans, une taille moyenne. Sa silhouette mince cachait un corps musclé, endurci par le labeur quotidien. Le teint hâlé, le visage avenant, il se montrait souvent souriant devant sa famille. La couleur marron de ses iris donnait de la profondeur à son regard. La plupart du temps, celui-ci semblait empreint d’assurance. D’autres fois, il exprimait une gravité peu commune chez un enfant de son âge. Dans les rares intervalles où le soleil les atteignait, ses prunelles s’illuminaient de reflets dorés.

Il quitta la route, se plaça dans le coin nord-ouest de la parcelle. La forêt mère s’étendait à l’arrière. Avec leur feu, leurs haches, les hommes tentaient de repousser ses limites. Les arbres, les ronces et les fougères observaient la surface dénudée en attendant l’heure de la reconquête.

— Hue !

Le bœuf entama une première ligne. Son maître pesa de tout son poids sur l’araire, en le penchant sur un côté. Grâce à cette technique, il parvenait à retourner la terre. Le sillon restait cependant superficiel par rapport à celui d’une charrue.

 

« Tout est plus difficile quand on est pauvre. »

 

Des cailloux émergèrent. La journée s’annonçait épuisante. Killian résolut de ramasser le gros des pierres dans sa besace. Ainsi, s’il devait labourer le même terrain l’automne suivant, il s’éviterait une peine supplémentaire.

— Pourvu que je n’abîme pas mon soc…

Il progressa avec lenteur. Arrivé à l’extrémité du champ, il fit tourner sa bête, commença une nouvelle ligne.

La nature autour sortait de sa torpeur. Les oiseaux s’agitaient dans les cimes. Unique travailleur aux alentours, Killian allait à son rythme. Il aimait la compagnie, mais il mesurait les avantages de la solitude. Ici, il se sentait libre. Si quelque chose lui plaisait, il s’exclamait. Au contraire, si la contrariété l’emportait, il pouvait s’énerver et crier. Personne ne venait le juger.

Il vida son sac de cailloux dans la clairière, acheva le troisième sillon, repartit dans le sens inverse. Il n’osait lever le regard sur la surface restante. Il en avait pour trois jours au minimum.

« KLONG ! »

Le soc buta sur un obstacle.

— Ho !

Le bœuf s’arrêta.

— C’est bien ma chance…

Ennuyé, il dégagea l’araire de la tranchée. Il se plia, vérifia l’état de la pointe. Elle paraissait intacte.

Il plongea la main dans le trou. Au lieu de roche, ses doigts rencontrèrent une surface lisse. La surprise l’envahit. Quel objet effleurait-il là ? En y repensant, le choc avait produit un son métallique. Intrigué, il posa les deux genoux au sol et creusa.

« Ça alors… »

Son cœur battit plus vite. Dans ce champ inculte, devant lui, une forme rectangulaire apparaissait. Des liserés d’entrelacs décoraient ses bords. La matière ressemblait à du bronze.

Il respira pour se calmer.

« Ne nous emballons pas. »

Les arêtes d’un coffret se révélèrent. Il l’extirpa de son tombeau. L’objet pesait lourd. En longueur, il mesurait un peu plus d’un empan2, sur deux paumes de large. La hauteur équivalait à une paume et un pouce. Les figures sculptées, énigmatiques, rappelaient celles des pierres anciennes. Leurs lignes s’agençaient en spirales, en nœuds complexes.

Killian posa sa trouvaille devant lui. La finesse des ornements le stupéfia. La providence se jouait-elle de lui ? Dieu, les fées, les entités qu’il rejetait lui envoyaient-elles un signe ? Si, par une chance impensable, l’écrin dissimulait de l’or, lui et les siens ne souffriraient plus.

Des jappements retentirent.

— Commence par le seigle !

Il tressaillit. Quatre hommes venaient dans sa direction. Tresmor marchait à leur tête. Adepte des manigances, opportuniste, cet individu se plaisait à attiser les conflits entre villageois pour en tirer profit. Peu de gens voyaient clair dans son jeu, mais Killian n’était pas dupe. Il percevait la fausseté, le serpent en lui.

Par sa matière, ses sculptures magnifiques, le coffre avait de la valeur, sans évoquer son éventuel contenu. Si des adultes l’apercevaient entre ses mains, ils le lui arracheraient. Seul contre cinq, la force physique lui manquait. Sa parole ne comptait pas. Pire, ce trésor dormait dans la parcelle du vicomte, et lui appartenait donc de droit. Si l’un de ses prévôts le surprenait avec un tel butin, il le condamnerait pour vol !

Fébrile, Killian retourna à son trou. Il fit jaillir la terre, approfondit la cavité. Un chien vint gambader tout près.

« Du nerf ! Plus vite ! »

D’un geste brusque, il saisit le coffret, le jeta au fond, reboucha. Les pieds de Tresmor apparurent dans son champ de vision.

— Qu’est-ce que tu fais, toi ? Tu lambines ?

L’homme le toisa. La suspicion fronçait les rides entre ses yeux. Ses sourcils arqués durcissaient son visage osseux.

Killian se redressa.

— Ce sol est gorgé de pierres. J’ai failli abîmer mon soc.

Il se fabriqua un sourire idiot. Pour appuyer son propos, il montra le contenu de son sac. L’autre l’examina d’un air incrédule. S’était-il échiné à tout ramasser ? Comprenait-il que ce terrain n’était pas le sien ? Son zèle témoignait d’une belle bravoure, ou d’une stupidité incroyable. L’hiver prochain, à l’heure où la faim le frapperait, il pourrait bien sucer ses cailloux.

— Tes parents n’ont pas de chance. J’espère ne jamais avoir un fils aussi bête que toi.

Tresmor tourna les talons. Malgré son soulagement, Killian se sentit offensé. Si ce type n’en voulait pas comme enfant, lui-même se réjouissait de ne pas l’avoir pour père. Il n’aurait jamais supporté son éducation ni l’idée détestable de lui ressembler !

Il ébaucha un sillon à la main par-dessus le coffret. Ensuite, il replaça l’araire et continua sa ligne. Son regard balaya les environs, mémorisa les contours du bois proche. La silhouette de Denwall grandissait au bout du champ. Du haut de ses cinq ans, la petite Anne courait devant.

— Killian ! s’écria-t-elle en se jetant dans ses jambes.

— Bonjour, Annette !

Il la serra contre lui en souriant. La fillette releva ses yeux bleus. De longs cheveux châtain clair barraient son front.

— Allons, allons, fit-il en lui dégageant le visage, tu n’as pas tes deux jolies tresses, ce matin ?

— Maman était trop fatiguée et je n’arrivais pas à les faire. Mais je me suis démêlée avec les doigts, bien comme il faut !

L’aîné tenta de masquer son désappointement. La santé mauvaise de sa mère l’attristait. Son père le salua d’un signe de tête.

— Est-ce que tout va bien ?

Il acquiesça. De nature secrète, Denwall n’exprimait jamais ses inquiétudes quant à l’avenir ou à l’état de sa femme. Sa taille haute, sa droiture donnaient l’image d’un homme solide, indéracinable. Son fils admirait sa robustesse mentale et physique. Comme lui, il voulait devenir un pilier, une personne fiable digne de confiance.

— Je prends le relais. Va rejoindre ton oncle, s’il te plaît. Il a besoin de toi.

 

Killian travailla toute la journée. D’ordinaire, il ne rechignait pas. Cette fois, la moindre tâche se révélait pénible. La banalité l’assommait. Une pensée unique l’occupait : il voulait retrouver son coffret. Pourquoi ne l’avait-il pas ouvert, au lieu de l’admirer ? Des hypothèses germaient dans son esprit. Sa poitrine s’enflammait, tandis que sa raison soufflait le froid. La nouveauté réveillait un sentiment perfide : il se prenait à espérer.

Ses frères se disputèrent pour une histoire de grain. Il les laissa s’écharper. Il scruta le soleil sans arrêt, en lui intimant l’ordre de tourner.

Enfin, le soir tomba.

 

La bonne humeur régnait autour de la table. Comme à leur habitude, Gael et Lanig se taquinaient. Ils avaient des cheveux châtain, des yeux clairs identiques. Par un caprice de la nature, ils étaient venus au monde en même temps. Comment deux enfants au physique semblable pouvaient-ils avoir un caractère si différent ? Le premier parlait vite, noyait ses discours sous une foule d’anecdotes. À sa droite, le deuxième excellait dans les phrases courtes. Ses moues blasées, son humour pince-sans-rire le rendaient drôle aussi, à sa façon.

Killian étudia les traits de sa mère. Des cernes profonds soulignaient ses yeux verts. Le brun de ses cheveux contrastait avec ses joues blêmes. Elle avait préparé la soupe de son mieux, en essayant de masquer son inconsistance par des herbes aromatiques. La petite Anne avait finalement obtenu ses tresses.

— J’ai hâte d’entendre les contes de la veuve Brigitte, s’enthousiasma Gael. J’attends ce moment depuis sept jours !

Tiré de ses réflexions, son grand frère sursauta.

— Tu peux répéter ?

— Il me tarde d’assister à la veillée !

Killian se décomposa. Il projetait d’aller se coucher tôt et d’inciter les autres à l’imiter. Comment avait-il pu oublier la date ? Chaque semaine, la coutume voulait que l’on se réunisse chez cette dame avec quelques voisins. Brigitte approchait du grand âge et n’avait jamais eu d’enfant. Les habitants du village la considéraient tous comme une tante. Les marmots adoraient ses histoires. Les adultes les appréciaient autant.

Ces soirées longues passées à s’empiffrer de sornettes, Killian les détestait. Chacun y allait de sa fable. Les gens se montaient la tête et rentraient chez eux avec toutes sortes d’idées saugrenues. Quand se rendraient-ils compte que leurs fantaisies leur ôtaient tout discernement ? Ils se forçaient à accomplir certains gestes, s’interdisaient d’en effectuer d’autres… Par exemple, les anaons, les âmes des défunts, sortaient soi-disant la nuit et se trouvaient partout, y compris dans la poussière. Ainsi, passer le balai après le coucher du soleil représentait une faute grave : on chassait les ancêtres de la maison !

Killian jugeait cette histoire ridicule. Ceux qui la colportaient avaient-ils déjà vu, devant eux, l’esprit de l’un de leurs aïeux ? Au sein même de leur théorie, à quelle saleté attachaient-ils les morts ? À la boue ? aux brindilles ? à la cendre ? Des tas d’immondices traînaient sur le sol. Alors, lesquelles devait-on exclure, et lesquelles fallait-il conserver ?

Le garçon ironisait. Passer le balai la nuit était mal, à n’en pas douter. En n’y voyant rien, on faisait un travail épouvantable.

 

« Les croyances sont pratiques à manipuler, car elles sont invérifiables.
Elles jouent sur l’espoir et la peur pour nous dicter notre conduite. »

 

Le feu crépitait. Disposés près de l’âtre, des bancs accueillaient une douzaine de convives. Gael frétillait. Les yeux d’Anne et de Lanig brillaient aussi. Killian réprima un bâillement.

Il contempla les flammes en attendant. Nudec, un voisin à grosse moustache, évoquait la prétendue expérience surnaturelle de sa grand-tante. Son discours vide de sens bourdonnait à ses oreilles. Soudain, sa sœur lui serra le bras.

— Pour sûr, elle me l’a dit dans ces mots ! insistait l’homme. Elle a entendu la charrette en pleine nuit, juste sous sa fenêtre. Elle se demandait qui pouvait bien passer à cette heure ! Le crissement des roues continuait, encore, encore… C’était un bruit à vous rendre fou ! mais cette femme était brave. Elle s’est levée, a ouvert les volets et… rien. Il n’y avait personne dehors. Le vacarme s’était éteint. Le jour suivant, son mari a attrapé un mal de poitrine et a trépassé. Cette charrette fantôme, aucun doute : c’était l’Ankou !

Les visages pâlirent. Brigitte hocha la tête.

— Mon père avait aussi reçu un signe. Il revenait d’une foire et s’était arrêté pour boire dans une auberge. Tout à coup, le chien du tenancier s’est approché et lui a dit « Hâte-toi vers ta maison, ou tu ne verras pas ta femme rendre son dernier souffle ! ». Il a terminé son verre sans tarder. Grand bien lui en a pris, car il est arrivé juste à temps !

Les plus jeunes peignirent des expressions horrifiées.

— J’ai peur ! gémit Anne.

Killian fronça les sourcils.

— Ne t’inquiète pas, chuchota-t-il. Tout ceci n’est qu’une montagne d’âneries.

Assis à sa gauche, Lanig l’entendit.

— Tu remets sa parole en doute ? glissa-t-il à voix basse.

— Les animaux ne parlent pas. Son père avait un sérieux coup dans le nez.

— Donc selon toi, les signes n’existent pas ? murmura Gael. L’Ankou ne vient pas chercher les morts pour les envoyer dans l’Autre Monde ?

Killian ricana.

— L’Ankou ? Comment est-il, déjà ? Vêtu d’une robe noire, coiffé d’un chapeau ? Il se promène avec une faux ? Certains le prétendent sans outil, traînant une simple charrette. Alors, quelle est la bonne version ? Et s’il existait vraiment, crois-tu qu’avec toute la misère du monde et les défunts à ramasser, il perdrait son temps à jouer à cache-cache sous des fenêtres ? S’il n’a pas mieux à faire, qu’il vienne me voir. Je lui trouverai un travail plus utile !

— Tu ne devrais pas parler ainsi. Tu risques d’attirer son œil…

— Parfait ! Qu’il me regarde. Et qu’il me permette de le contempler à mon tour ! Les gens se plaisent à raconter ses activités, les mœurs des anaons et de je ne sais quoi d’autre… Mais as-tu déjà croisé la moindre de ces choses ? Moi, jamais. N’est-ce pas étrange, puisqu’elles sont si courantes ? Pourquoi ne se montrent-elles pas, alors que je les appelle ? La vérité, c’est que personne ici n’est un témoin direct, et personne ne peut rien prouver. Il n’y a que du vent, des racontars. C’est normal : toutes ces fantaisies ne vivent que dans l’imagination.

— Tu oublies le bébé de la mère Yves, objecta Lanig. Elle l’avait laissé dans son berceau, et il s’est volatilisé… Sans compter le vieux Meriadec qu’on n’a jamais revu. Ces disparitions sont concrètes.

— Les korrigans ont certainement fait le coup ! renchérit son jumeau. Ils ont emporté l’enfant parce qu’il était trop beau. Quant au malheureux Meriadec, il a peut-être cherché à les voler… Ils l’ont châtié en l’obligeant à danser jusqu’à la mort dans un cercle de pierres !

Killian haussa un sourcil dédaigneux.

— Les korrigans ne sont-ils pas censés être des lutins ? Que feraient des créatures si petites d’un gros bébé humain ? As-tu déjà aperçu ne serait-ce que leurs traces auprès d’un menhir ? Il est tellement facile de s’en remettre au magique. Cela évite d’avoir à se creuser la cervelle pour étudier, comprendre les causes réelles, rechercher et désigner des coupables. La vraie vie est dure, minable, décevante. Personne n’a le courage de le voir en face. J’en ai assez soupé.

Il saisit la main de sa sœur et fit un signe à ses parents.

— Pardon, nous sommes fatigués. Nous souhaiterions aller nous coucher.

Son père hocha la tête. La fillette à sa suite, il salua et se dirigea vers la porte. Dans son dos, il entendit Brigitte se lamenter.

— Pourquoi quitte-t-il toujours les veillées avant la fin ? Les enfants sont pourtant ravis de m’écouter !

Il ferma le battant. Tous ces mensonges, il ne les supportait plus. Il aurait aimé croire, mais c’était impossible.

L’air vif calma sa colère. À ses côtés, Anne sautillait d’un pas léger. La compagnie de son frère la rassurait. La lune froide éclairait le ciel sur le chemin de la maison.

— Le noir ne te fait pas peur, Annette ?

— Non !

Il esquissa un demi-sourire.

— C’est bien. Tu as raison.

 

Quand les autres rentrèrent, il fit semblant de dormir. Il patienta, jusqu’à ce que tous plongent dans l’inconscience. Enfin, il put se relever.

Killian prit un châle, se faufila dehors. Ni la nuit ni ses supposées ombres ne l’empêcheraient de déterrer son coffret. Il défia l’Ankou, toutes les anaons du monde.

Avec l’énergie des désespérés, il courut pour changer peut-être sa propre histoire.

1 Environ quatre kilomètres. Une lieue équivaut à une heure de marche. 2 Environ vingt centimètres. L’empan désigne la distance entre l’extrémité du pouce et celle de l’auriculaire, doigts très écartés.

À suivre…

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