Les Murmures d'Ys T1, chapitre 10 :

La Croix d'argent

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Yuna se redressa au son d’aboiements. Les moines dégagèrent Ewyn et le soulevèrent. Ils hésitèrent avant de se saisir d’elle.

« Ils me veulent pour m’interroger », pensa-t-elle en se laissant faire.

Les religieux nombreux lui inspiraient de la répulsion. Plus tard, ils la déposèrent sur le lit de Killian en lui défendant de bouger. Elle s’endormit.

Son corps récupérait plus vite que celui des garçons. En les voyant inconscients, elle se réjouit de ne pas être humaine.

« Grande sœur… je te dois tellement. »

Pendant l’enfance, les korrigans adoraient changer leur apparence. À l’âge adulte, ils se passionnaient davantage pour leur environnement. Ils travaillaient le bois, le métal, la pierre. Ils s’intéressaient à la terre et à ses cycles, aux gemmes et aux vertus des plantes.

Enora faisait partie des rares membres de sa génération à avoir persisté dans l’art de la métamorphose personnelle. Elle se nourrissait de parchemins dédiés, prenait des notes. Avant chaque exercice, elle étudiait dans ses moindres détails le sujet à imiter : le corps, le mode de vie, le déplacement, les cris… Ensuite, elle se servait de ces informations pour remodeler sa propre anatomie. Elle atteignait ainsi une perfection inégalée : même un œil expert ne distinguait plus le modèle original de la copie.

Yuna avait toujours admiré son aînée. Même si elle n’y entendait pas grand-chose, elle avait très tôt récupéré ses écrits afin de s’entraîner en cachette. Quelle fierté elle avait éprouvée lorsqu’elle lui avait montré, dès la première fois, une transformation parfaite ! Elle avait choisi l’apparence d’un renard, un être joli, aussi roux qu’elle. Enora l’avait contemplée, les yeux brillants, la mâchoire entrouverte. La stupéfaction lui avait ôté les mots.

Le quotidien, les années tendaient à rendre l’exceptionnel ordinaire. Maintenant, en la sachant en danger, Yuna réalisait sa chance de partager avec elle de tels liens. Elle désirait recouvrer la proximité d’antan, créer de nouveaux souvenirs. Son absence lui laissait un vide impossible à combler. Pourquoi Killian et Ewyn restaient-ils couchés ? Pourquoi ne se dépêchaient-ils pas de guérir, alors qu’ils avaient convenu d’entrer ensemble dans les sections interdites ? Seule face aux livres indéchiffrables, elle n’arriverait à rien.

Elle maudit leur égoïsme. Son inquiétude atteignait des sommets.

— Ne vagabonde pas, commanda Frère Ronan en la voyant errer dans le couloir.

— Puis-je au moins prendre l’air au jardin ? Ou dois-je mettre un fer à mon pied pour vous contenter ?

Le médecin-chef soupira.

— Soit, mais seulement dans le jardin. Reste discrète.

 

Killian flotta dans les brumes. Entre deux périodes de semi-conscience, il perçut de l’agitation. Des ombres s’affairaient devant un lit voisin. Les médecins parlaient de plaie profonde, de couture, de pansements. Un halo blond reposait sur l’oreiller entre leurs silhouettes. Il distingua aussi un éclair de cheveux roux. La voix de Yuna s’éleva, lointaine. Soulagé de les savoir à l’abbaye, il put sombrer à nouveau.

Il reprit réellement ses esprits par une journée ensoleillée. Combien de temps sa léthargie avait-elle duré ? Il avait vu différentes lumières, plusieurs personnes. Le souvenir du père supérieur demandant des nouvelles émergea de l’obscurité.

En le voyant réveillé, Yuna ne cacha pas sa joie.

— Enfin, te voilà de retour ! Ça tombe bien. Je m’ennuie à mourir !

Sa vitalité le fit sourire.

— Pourquoi ne vas-tu pas explorer le domaine ? Il doit falloir des semaines pour tout visiter.

— Certes, mais je ne suis pas la bienvenue. Les gens de mon peuple et les religieux ne font pas bon ménage… Me voilà réduite à faire le tour d’un carré d’herbes alors qu’Enora a besoin de moi !

Au prénom de sa sœur, Killian se rembrunit.

— Honnêtement, je ne veux pas jouer les prophètes, mais…

Yuna baissa la tête. Tous deux savaient où sa réflexion le menait. Comparés à six mois de recherches vaines, quelques jours d’inactivité ne signifiaient rien.

Soudain, une angoisse le saisit.

— As-tu toujours la clé ?

— Chut ! J’avais fait le nécessaire dans la clairière avant de m’endormir. Ne mentionne plus jamais cette chose ici !

Elle lui jeta un regard sévère. Il se détendit.

— Parfait. Je viendrai me promener avec toi dès que j’irai mieux. Peut-être que si je t’ai à l’œil, les moines nous laisseront plus libres ?

 

Le surlendemain, il se sentit d’attaque. Son esprit voulait du neuf. Ses os lui faisaient toujours mal. Frère Ronan vérifia ses bandages avant de l’autoriser à sortir.

— Tu as probablement des côtes cassées, ou tout du moins fêlées. Fais attention de ne rien déplacer. Pas de geste brusque ! Ne t’aventure pas trop loin. Reste dans les allées et appuie-toi sur cette béquille.

Dans son lit, Ewyn demeurait endormi. Son état plongeait Killian dans la désolation.

— Comment va-t-il ?

— Mieux. Il ne tardera plus à revenir. Il a reçu des coups violents et a versé beaucoup de sang. Par chance, le cataplasme de feuilles a empêché la vermine de pulluler.

— C’est grâce à moi ! s’exclama Yuna en se désignant avec fierté.

— Je sais. C’est pour te récompenser que je te permets de quitter cette pièce. Je n’avais jamais vu de pansement comme le tien.

— Les hommes pourraient apprendre beaucoup des korrigans et de la nature s’ils avaient l’esprit ouvert. J’ai cependant eu tout le loisir d’examiner votre jardin : il comporte la plupart des plantes médicinales essentielles, et d’autres curieuses que je ne connais pas. Donc, même si cela m’insupporte de l’admettre, vos compétences dans cette matière précise me semblent passables.

Déconcerté, le moine chauve la considéra. Il esquissa un demi-sourire.

— Je le prends comme un compliment. Certaines variétés proviennent d’Orient. Nos frères en expédition rapportent parfois des graines. Encore faut-il qu’elles survivent à notre climat et à nos sols, ce qui n’est pas toujours évident.

 

En sortant, Killian sentit le vent. Les couleurs du dehors le frappèrent par leur éclat. Très enjouée, Yuna lui montra le jardin. Elle connaissait les sillons, l’emplacement de chaque plant. Les noms qu’elle donnait aux espèces différaient des appellations ordinaires. Il l’écouta en appréciant sa chance d’être en vie, dans ce beau cadre, en bonne compagnie.

Côté sud, derrière l’infirmerie, l’horizon se perdait sur une pelouse, puis sur le mur d’enceinte. Au nord, un large chemin menait au logis principal, à l’abbatiale, puis filait tout droit vers la ferme et le cimetière. En direction de l’ouest, une petite église flanquait un autre ensemble de bâtiments.

— Où veux-tu aller ? demanda Yuna. Je me méfie de ton sens de l’orientation, tu sais !

— Prenons à droite, sourit-il. Je suis arrivé par là, si je me rappelle bien.

Ils remontèrent la grande allée. Killian cheminait lentement. Il se gardait de tout soubresaut pour profiter au mieux de sa nouvelle liberté.

Une bifurcation leur apparut. Sur leur gauche, une route regagnait la porterie. À l’opposé, le corps de logis présentait une architecture massive, deux étages. Des vitraux garnissaient les fenêtres. La façade s’agrémentait de niches ornées de statues. De toutes les constructions, celle-ci semblait la plus noble, la plus ancienne. Une tour dominait l’entrée. Killian reconnut sa silhouette carrée. Sa bannière tombait bien au milieu, à la verticale, pendue à une barre de fer.

Cerclée d’inscriptions, la croix blanche de l’Ordre figurait sur un fond noir. Ses extrémités gauche et droite formaient de petits losanges aux bords incurvés, aux pointes piquantes. En haut, la branche finissait sur un triangle aux arêtes droites. Une flèche similaire se trouvait en bas, mais elle s’allongeait comme une lame. Une aura guerrière, mystique, émanait de l’image. Son caractère, son contraste simple et rude évoquèrent à Yuna la mentalité des ecclésiastiques. Ces gens ne savaient ni jouer ni rire, comme s’ils vivaient plongés dans la nuit. Au bout de leurs ténèbres, la lumière de leur dieu se profilait seule. Son éclat souverain ne laissait place à aucune zone grise, aucune nuance. Voilà pourquoi ces hommes divisaient tout entre le païen et le chrétien, le noir et le blanc, le mal et le bien.

Killian observait le texte entourant le symbole.

« Je me demande ce qu’il y a d’écrit. »

Ils continuèrent jusqu’à l’entrée de l’abbatiale. Constituée de blocs clairs, elle paraissait avoir subi des travaux récents. Son style brut, mais ouvragé, dégageait une impression d’harmonie. La façade s’élevait haut, encadrée par deux jolies tours rondes. Un clocher carré apparaissait à l’arrière, coiffé d’une flèche.

Le tympan se couvrait de sculptures sur trois étages. Immense au milieu, un Christ levait la main pour rendre le jugement dernier. Les anges emportaient les bonnes gens vers les nuées célestes. La bouche d’un démon engloutissait les pécheurs vers les profondeurs de l’enfer. Sur le niveau intermédiaire, entre vie et mort, des personnages auréolés touchaient le front de créatures hideuses. Certaines semblaient reprendre une forme humaine et s’élevaient, comme si leur âme avait été lavée.

Killian sourit.

— Tu vois ces drôles de saints ? Ce sont sûrement des exorcistes.

Yuna opina. Elle reconnaissait le talent des artistes, leur minutie, l’esthétique de leur œuvre. Leur imagerie de récompenses et de punitions ne rejoignait guère sa vision de l’Au-delà.

— Est-ce que tu crois en ce dieu ?

Son ami resta pensif.

— Ai-je le choix ? Personne ne met son existence en doute. Celui qui ose le faire est un marginal. Il est forcé de suivre le catéchisme, de prier et de se taire, même quand quelque chose lui paraît injuste ou absurde. S’il ne fait pas semblant, il s’expose à l’exclusion, aux sanctions, à la prison à vie et au bûcher, dans les cas extrêmes. Je ne devrais même pas évoquer ce sujet, tant Dieu doit être une évidence pour moi.

Yuna sourcilla.

— Tu n’as pas l’air de cet avis…

— Je n’aime pas que l’on m’impose des manières de penser. Mon père exerce déjà son autorité sur moi, tandis que lui-même endure celle du vicomte. Ai-je vraiment besoin de rajouter une entité divine dans le ciel, par-dessus l’extrême sommet de la montagne ? une figure capable de sonder mon cerveau, de me dicter comment réfléchir et me comporter ? Je préfère être libre. Je veux décider de mes croyances, de mes actions et d’un futur vers lequel tendre. Et puis, laisser un prétendu dieu régir notre destin est une idiotie. Si j’avais attendu son aide, je geindrais encore en ce moment dans un bois, ou bien je serais mort. Ce n’est pas le Saint-Esprit qui nous sauvera ; juste toi, moi, les vivants de chair et de sang, nos efforts et notre volonté !

La colère, la rébellion transparurent sur son front. Les yeux ronds, Yuna le dévisagea. Elle s’attendait à ce qu’il défende l’opinion dominant chez les siens, mais il se montrait critique. Il mesurait aussi le risque de tenir un tel discours à contre-courant. Devait-il sans cesse surveiller ses mots lorsqu’il s’exprimait devant ses semblables ? Taire sa pensée profonde, se maintenir dans un moule pour s’éviter des châtiments devait lui peser au quotidien. En fin de compte, derrière son apparence banale, Killian était un garçon étonnant.

— Désolé, s’excusa-t-il. J’espère que mes propos ne t’ont pas choquée.

Elle lui décocha un rictus taquin.

— Ton raisonnement me plaît. Alors comme ça, tu es un marginal ?

— Hé ! C’est facile de me juger. Tu ne m’as pas parlé de tes convictions, toi !

— Je crois en Ana, la déesse-mère. Ce n’est pas une question de foi, à vrai dire : je sais qu’elle existe. Son souffle habite chaque oiseau, chaque insecte, chaque brin d’herbe autour de nous. C’est sa force que nous louons, nous, les korrigans, et que nous tentons de comprendre.

Killian soupira.

— Je ne vois pas plus de déesse que de dieu dans notre monde. Des êtres s’animent, d’autres meurent dans un cercle logique. Je ne pense pas qu’il y ait un sens caché, pas plus qu’un enfer ou un paradis. Cela dit, même si la terre abrite uniquement des vers, et le ciel des nuages, j’aimerais trouver une forme d’enchantement dans ces choses simples. J’essaie aussi de croire en l’humain.

— En l’humain ? Alors là, tu ferais mieux de t’inventer une idole invisible. Parce que croire en l’humain, c’est de loin le choix le plus fou !

 

Le lendemain, en fin de journée, Ewyn frissonna. Une douleur diffuse le tenaillait. Il tenta de se retourner ; son dos rencontra une sorte de cale. Contrarié, il plissa les paupières. Ses cils clairs s’ouvrirent sur un regard vitreux.

Un décor gris blanc, un alignement de lits lui apparurent. Il réalisa où il se trouvait.

La couche voisine était vide. Sur celle d’après reposait une silhouette familière. Son occupant avait remonté l’oreiller contre le mur et s’asseyait droit. L’une de ses mains tenait un morceau de bois. De l’autre, il maniait un couteau avec des mouvements réguliers. Ses yeux marron plongeaient dans son ouvrage. La lumière d’une fenêtre créait des reflets chauds dans ses cheveux.

En silence, Ewyn l’observa. Killian se taisait. Des copeaux tombaient sur ses jambes ; une fois, puis deux, il s’interrompit pour les regrouper dans un carré de tissu blanc. Une atmosphère apaisante flottait autour de lui. Son visage calme, ses gestes appliqués inspiraient un sentiment de confort. Seul dans son monde, il offrait de sa personne une image inédite. Ewyn trouva à cette vision un caractère vrai, étrangement doux et fascinant. Il demeura figé par crainte de briser l’intimité du moment.

Une petite forme orange et vert fila à travers la pièce. D’un saut, elle surgit sur le lit du sculpteur. Frère Ronan accourut derrière en glapissant.

— Regarde, Killian, comme cette feuille est bizarre !

— Je t’ai déjà dit de ne pas arracher… Oh ! Tu es réveillé !

Toute l’attention convergea. Killian laissa tomber son travail.

— Ewyn !

— Toi ! s’écria Yuna. Ce… ce n’est pas trop tôt !

— Doux Jésus, nous sommes dans un hôpital ! Taisez-vous, ou je vous jette dehors !

Le médecin se hâta à son chevet.

— Comment te sens-tu ?

— Ça va. J’ai… j’ai soif.

Il lui servit un gobelet d’eau. Ewyn avala lentement. Le liquide frais raviva sa gorge.

— Je vais refaire ton pansement. Tu ne dois surtout pas te tourner, ni te mettre sur le dos. Je ne veux pas que ton entaille s’élargisse.

L’homme partit en quête de matériel au fond de la salle. Entre excitation et anxiété, Yuna et Killian dévorèrent le blessé des yeux. Le brun semblait se faire violence pour ne pas l’assaillir. Finalement, au lieu de paroles, il lui adressa un beau sourire.

Frère Ronan nettoya la plaie. Ewyn se raidit ; la douleur se répandait dans son corps à chaque contact. En refaisant son bandage, le médecin prit néanmoins une mine satisfaite.

— Tu récupères bien. Les bleus s’estompent et cette méchante coupure se ferme. Je vais prévenir l’abbé Fearghal de ton réveil.

Ewyn regretta son départ. Seul face aux autres, il ne savait plus quelle contenance adopter. Il se souvenait d’une peur intense, du cheval, de la main de Killian sur son front. Il se rappelait aussi la façon dont il s’était comporté. Un soupçon de honte le piquait.

Ils vinrent s’asseoir sur le lit vide d’à côté.

— Tu ne t’en tires pas trop mal pour un faible, estima Yuna en mimant la suffisance. N’oublie pas à qui tu dois ton salut !

Les sourcils blonds se soulevèrent.

— À qui ?

— Grrrrr !

Serrant les poings, elle ouvrit la bouche pour répliquer. Il parla avant.

— Sans vous deux, je ne serais plus de ce monde. Merci.

Son regard bleu gris glissa vers son matelas. Sa figure le brûlait. S’il remerciait, c’était parce qu’il avait eu besoin de quelque chose. Comme tous les aveux de faiblesse, celui-ci s’avérait bien dur à formuler.

Après un silence, il osa relever les yeux. Les autres le considéraient, l’air stupéfait. Ils échangèrent un sourire avant de s’esclaffer.

— C’est bon, rétorqua Killian. On ne va pas en faire une histoire.

— Dépêche-toi de te requinquer, tête de pioche. N’oublie pas que nous avons un marché !

Une sensation de chaleur l’envahit. Ils lui racontèrent leur promenade jusqu’à l’abbatiale. Killian évoqua l’architecture du monastère, les saints étranges du tympan. Ses paroles arrachaient des moues à Yuna, puis des rires l’instant suivant. En bougeant, en s’enthousiasmant, il se crispait parfois. De toute évidence, il souffrait, lui aussi. Il éludait cependant la question d’une belle manière, et Ewyn fit semblant de ne rien voir.

Ce dernier se sentit plus léger de leur avoir exprimé sa gratitude. Leur énergie lui parvenait. Au-delà des discours, le simple fait de les avoir à proximité l’encourageait à oublier ses blessures.

« Voilà une impression étrange », se dit-il intérieurement.

À son insu, un sourire se dessina sur ses lèvres. Il le garda en fermant les paupières.

 

Avant le souper, l’abbé Fearghal leur rendit visite. Son physique reflétait trente-cinq années de vie. Il possédait l’assurance, la sécurité mentale des gens haut placés. Face au médecin-chef, sa voix formait des sons à l’amplitude modérée, ni pressés, ni traînants. Il écoutait avec attention.

Killian conservait un mauvais souvenir de leur première rencontre. Cette fois encore, il perçut son autorité naturelle dans sa seule façon de se mouvoir. D’immenses responsabilités découlaient de sa fonction : la gestion des biens, des personnes, toute l’organisation du domaine reposaient sur ses épaules. En comparaison, les problèmes d’un moine isolé représentaient peu. Pourtant, il n’avait pas hésité à envoyer une horde de frères pour en sauver un seul.

Ewyn frémit quand il l’aperçut. La cale l’obligeait à garder la même position. Il renversa la tête en arrière, contemplant l’homme comme s’il voyait un dieu.

— Bénissez-moi, mon père.

— Je te bénis, mon fils. Je suis heureux de te savoir éveillé.

Ewyn hocha le menton.

— Je prie pour ton prompt rétablissement, continua l’abbé. Tu pourras rester à l’infirmerie autant que nécessaire. Il en va de même pour vous, ajouta-t-il en se tournant. Je vous remercie de l’avoir secouru.

— C’est normal, répondit Killian depuis son lit.

— Frère Ronan estime votre rémission à plusieurs semaines. Il faut du temps pour guérir les os cassés, et plus encore pour les chairs ouvertes. Selon notre usage, nous célébrons l’arrivée d’invités par une messe d’accueil. Cependant, compte tenu des circonstances, nous donnerons cet office lorsque vous vous porterez mieux.

« Tu peux courir pour que je vienne », pensa Yuna en croisant les bras.

— Les exorcistes prennent leurs repas au logis principal. Les personnes extérieures résident et se restaurent dans la maison des hôtes. Lorsque vous quitterez l’infirmerie, à titre exceptionnel, je vous autorise à manger ensemble au réfectoire du noviciat. Cela m’apparaît comme un bon compromis.

Ewyn eut une expression reconnaissante.

— Merci, mon père.

— Reposez-vous bien. Toi aussi, mon fils. Que la paix du Seigneur soit avec vous.

Il les salua. Ils le virent échanger à nouveau avec le médecin, puis disparaître dans le couloir.

— C’est quoi, le noviciat ? demanda Killian.

— Le groupe de bâtiments en face de l’infirmerie, expliqua Ewyn. Ils forment une réplique du corps principal à une échelle plus modeste. On y trouve les mêmes éléments disposés autour d’un cloître : la salle capitulaire où se tiennent les réunions, le cellier, la cuisine, un réfectoire, un chauffoir1, des dortoirs et une église. L’Ordre accueille quiconque veut s’engager, peu importe son âge. Les nouveaux doivent séjourner au noviciat pendant huit mois pour prendre connaissance des règles et mettre à l’épreuve leur motivation. Ensuite, s’ils réussissent, ils intègrent officiellement la communauté dans la branche de leur choix : convers, soldats ou exorcistes.

— Convers ? s’enquit Yuna.

— Les travailleurs, les plus nombreux à l’abbaye. Ils assurent la production de nourriture, l’entretien du matériel, des terres, des animaux et des édifices… En bref, ils soutiennent toute la logistique.

— Je vois…, fit Killian d’un air pensif. Ce sont un peu vos paysans et vos artisans à vous.

— En effet. L’Ordre fonctionne comme une société à part entière. L’entraînement de nos soldats n’a rien à envier à celui des chevaliers de la noblesse. Mais la véritable puissance de la Croix d’Argent, ce sont ses exorcistes.

Yuna leva un index inquisiteur.

— Ha ! Tu cherches à nous faire croire que toi, tu fais partie des meilleurs ?!

— Je suis encore jeune, crétine. Il me reste beaucoup à apprendre. Mais oui, je suis dans le groupe des meilleurs.

— Donc, tu es aussi passé par le noviciat ? questionna Killian. Comment as-tu fait pour choisir ta voie ?

— Je ne l’ai pas vraiment choisie. D’autres l’ont déterminée à ma place.

— Les moines t’ont obligé ?

— Non. Dès que je suis entré à l’abbaye, je savais déjà ce que je voulais faire. Ces mois d’attente ont juste renforcé ma volonté.

Son visage s’assombrit. Il prétexta la fatigue pour conclure leur échange.

 

Le lendemain, ils sortirent ensemble se promener. Killian étudia les religieux qu’ils croisaient. Ceux circulant près du noviciat ne portaient pas de pendentif. Deux moines menant des chevaux possédaient des croix de bois. À la loge du corps principal, l’homme armé avait un crucifix en fer.

« Chaque matériau correspond à une branche, déduisit-il. Je me demande ce que vaut la formation des soldats. »

Selon toute vraisemblance, l’instruction des exorcistes privilégiait le domaine spirituel, la maîtrise des formules et des sigils. En temps normal, Ewyn jouissait aussi d’une excellente condition physique. S’il atteignait un tel niveau, où les guerriers purs se situaient-ils ? Les futurs combattants apprenaient certainement le corps-à-corps, l’équitation, la lance, l’épée, l’arc et l’arbalète. Ils bénéficiaient peut-être en sus d’un enseignement en stratégie.

 

« L’Ordre accueille quiconque veut s’engager. »

 

Ils s’arrêtèrent devant la grande bannière.

— Qu’y a-t-il d’écrit ?

— En haut, Desiderat anima mea ad te, soit « Mon âme penche vers toi ». C’est tiré d’un psaume de David : « Comme une biche se penche sur des cours d’eau, ainsi mon âme penche vers toi, mon Dieu2. » L’animal symbole de l’Ordre est le cerf blanc, pour sa robe immaculée et son lien avec l’Autre Monde.

— C’est beau, sourit Killian. Et en bas ?

— Fortitudo et puritas. Force et pureté. Ça te dirait d’apprendre à lire ?

L’intéressé écarquilla les yeux.

— Moi ?! Et comment !

— Très bien, mais tu as intérêt d’être attentif.

— Je vous rappelle que nous cherchons la trace d’Ys ! ronchonna Yuna.

— Bien sûr, approuva Ewyn, mais il nous faudra récupérer avant. Vous voyez cette tour rectangulaire, cerclée de hautes murailles ? C’est la bibliothèque, le cœur même de la Croix d’Argent. Personne ne peut violer ce sanctuaire sacré… Pourtant, tout a un point faible, et j’ai ma petite idée sur la question.

1 Seule pièce chauffée de l’abbaye. 2 Psaumes, 42, 2.

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